Dans une interview au Monde, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, expose ses inquiétudes concernant l'économie européenne, notamment la perte de compétitivité technologique. Le continent fait face à un décrochage marqué, aggravé par une réglementation excessive et un manque d’infrastructures adaptées, tandis que les États-Unis poursuivent leur ascension.



L’Europe serait-elle en train de perdre la course technologique ? Pour Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), la réponse semble pencher du côté du « oui ». Dans une récente interview au Monde, elle déplore la rigidité réglementaire et administrative qui freine l’innovation et pousse les entreprises technologiques à délocaliser leurs activités hors du continent. Selon Lagarde, le « décrochage » européen est un phénomène préoccupant, en particulier face aux géants technologiques américains, qui bénéficient d’un environnement favorable à l’expansion et à l’innovation.

Lagarde rejoint ainsi les inquiétudes exprimées en septembre dernier par Mario Draghi, son prédécesseur à la BCE, qui avait déjà mis en lumière le recul européen dans son rapport. Draghi y souligne l’écart croissant en matière de productivité technologique entre l'Europe et les États-Unis, un écart qui a pris racine dès les années 1990 et qui continue de s’accentuer. Pour Christine Lagarde, les récentes avancées dans l’intelligence artificielle et les centres de données ne font que renforcer ce fossé, car elles révèlent les faiblesses structurelles de l’Europe face à ses concurrents globaux.

Lagarde est catégorique : l’excès de régulation en Europe est un frein à la compétitivité. Contrairement aux États-Unis, qui encouragent l’émergence de champions technologiques en adoptant des régulations souples, l’Europe se distingue par un cadre légal souvent lourd et contraignant. Cette approche pousse de nombreuses entreprises à chercher refuge ailleurs, vers des marchés où la réglementation est moins pesante, comme en Amérique du Nord et en Asie. Ainsi, l’Europe voit ses talents et ses startups technologiques s’exiler pour réaliser leur plein potentiel à l’étranger.

Dans son analyse, Lagarde identifie trois raisons majeures pour expliquer le retard de l’Europe :

1- L’énergie : Les centres de données, essentiels au développement technologique, nécessitent une infrastructure énergétique stable et abordable. En Europe, les coûts de l’énergie, combinés aux défis d’approvisionnement, constituent un frein majeur.

2- La mobilité professionnelle : En Europe, les travailleurs bénéficient de protections accrues, mais la mobilité entre les secteurs et les régions reste limitée. Aux États-Unis, une culture de flexibilité professionnelle permet aux travailleurs de s’adapter plus rapidement aux nouvelles technologies et opportunités, donnant un avantage à l’économie américaine.

3- L’excès de régulation : En matière de technologies comme l’intelligence artificielle, l’Europe applique des règles strictes, tandis que les États-Unis privilégient l’expérimentation. Cette différence de vision fait que l’innovation est plus lente à se développer sur le continent européen, au risque de voir les entreprises locales perdre leur compétitivité face à leurs homologues américaines.

Pour contrer cette tendance, Christine Lagarde appelle à une union des marchés de capitaux en Europe. Une telle union permettrait de mobiliser davantage de financements pour soutenir les entreprises technologiques locales, leur offrant ainsi les ressources nécessaires pour croître sans devoir chercher des fonds ailleurs. Cela serait aussi une étape cruciale pour retenir les startups européennes qui, faute de financement suffisant, cherchent souvent refuge aux États-Unis ou en Asie.

« Nous devons créer un écosystème en Europe qui encourage la rétention des talents et la croissance des entreprises technologiques, » insiste Lagarde. « Il est essentiel que les innovations se développent localement et contribuent à la croissance économique du continent. »

Pour Christine Lagarde, l’avenir de l’Europe dépend de sa capacité à alléger ses contraintes réglementaires et à encourager un écosystème propice à l’innovation. Elle prône une révision des politiques industrielles et une collaboration renforcée entre les pays de l’Union européenne pour éviter de voir la région perdre davantage de terrain.

Avec l’émergence rapide de technologies de rupture comme l’intelligence artificielle et les data centers, l’Europe doit s’adapter pour rester compétitive sur la scène mondiale. Les décisions prises dans les prochaines années pourraient déterminer si le continent est en mesure de redevenir un leader technologique ou s’il continuera de perdre du terrain face aux géants mondiaux.

Créateur : FRANCOIS LENOIR| Crédits : REUTERS