Bien avant d’être perçue comme une “crise humanitaire”, Haïti fut une nation phare de la solidarité internationale. Des États-Unis à la Grèce, en passant par la Libye, le Venezuela ou encore la République démocratique du Congo, ce petit pays caribéen a laissé une empreinte diplomatique et historique majeure, trop souvent méconnue.



Dans l’imaginaire collectif mondial, Haïti est aujourd’hui souvent réduite à ses catastrophes naturelles, à l’instabilité politique ou à la pauvreté chronique. Mais cette représentation actuelle occulte une vérité historique fondamentale : Haïti fut, dès sa naissance, un bastion de la solidarité internationale et un moteur actif de l'émancipation des peuples opprimés. Loin d’être une simple nation réceptrice d’aides, Haïti fut un donneur de liberté, un catalyseur révolutionnaire, un soutien déterminé aux causes de justice et d'indépendance à travers le monde.

Avant même la proclamation de son indépendance en 1804, Haïti (alors colonie française de Saint-Domingue) contribua à l’histoire des États-Unis. En 1779, près de 500 soldats noirs du régiment de Chasseurs-Volontaires de Saint-Domingue participèrent à la bataille de Savannah aux côtés des insurgés américains contre l’Empire britannique. Ce soutien militaire noir, bien que souvent occulté, représente l’un des premiers actes d’engagement d’Haïti (ou de sa population) dans une lutte étrangère pour la liberté.

Au XIXe siècle, Haïti devient le phare des mouvements indépendantistes d’Amérique latine. Le président haïtien Alexandre Pétion offrit un soutien crucial à Simón Bolívar, le “Libertador”, en lutte contre l’Espagne. Haïti fournit non seulement des armes, des vivres, un refuge, et des troupes, mais surtout une condition politique majeure : abolir l’esclavage dans les territoires libérés. Grâce à ce soutien, Bolívar relança ses campagnes militaires, libérant le Venezuela, la Colombie, l’Équateur, le Panama et la Bolivie.

Des figures comme José Martí (Cuba) ou Benito Juárez (Mexique) trouvèrent également un écho et un soutien moral dans la cause haïtienne. En Argentine, l'influence de l’expérience haïtienne d’indépendance et d’abolition inspira les mouvements républicains. Haïti, par sa simple existence et sa diplomatie active, devint le centre de gravité des idéaux anticoloniaux et anti-esclavagistes dans l'hémisphère sud.

En 1822, Haïti est le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance de la Grèce face à l’Empire ottoman. Le président Jean-Pierre Boyer ne se contente pas de mots : 25 tonnes de café sont envoyées pour financer des armes, et une centaine de volontaires haïtiens partent se battre pour la cause grecque. Ce geste exceptionnel, motivé par une fraternité révolutionnaire, reste l’un des actes de solidarité les plus significatifs de l’ère post-napoléonienne.

L’histoire de la solidarité haïtienne envers l’Afrique est moins connue mais tout aussi marquante. Dans les années 1960, Haïti fut l’un des rares pays à soutenir l’Éthiopie face aux menaces de l’Italie fasciste, en exprimant un appui diplomatique au roi Hailé Sélassié. Elle manifesta également un soutien politique à la lutte anticoloniale en Libye et au Congo, notamment lors de la crise de l’indépendance congolaise et l’assassinat de Patrice Lumumba, dont Haïti dénonça vigoureusement l’exécution.

À la surprise de certains, En 1947, Haïti a voté en faveur de la partition de la Palestine par l'ONU, qui a contribué à la création de l'État d'Israël et fut l’un des premiers pays à reconnaître Israël le 17 mars 1949 et , dans un contexte de guerre froide et de recomposition géopolitique mondiale. Concernant la République dominicaine, bien que les relations soient parfois tendues, Haïti accueillit et protégea à plusieurs reprises des réfugiés dominicains, tout comme elle a souvent servi de tampon contre des persécutions politiques ou ethniques.

Dans l’espace francophone, Haïti a joué un rôle culturel et politique non négligeable, notamment vis-à-vis du Québec, où les intellectuels haïtiens exilés ont enrichi la pensée indépendantiste et la dynamique multiculturelle. Les échanges entre écrivains, journalistes et militants des deux rives ont nourri des combats pour la reconnaissance des minorités et pour une société plus équitable.

Haïti n’est pas seulement une nation “aidée” : c’est un pays qui a profondément contribué à l’émancipation des peuples, à la construction de solidarités transcontinentales, et à l’essor de luttes révolutionnaires dans les Amériques, en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Cet héritage, souvent balayé par l’oubli ou la condescendance, mérite d’être réhabilité dans toute sa grandeur.

À l’heure où Haïti vit une nouvelle période de chaos, il serait temps que la communauté internationale reconnaisse ce que le monde doit à Haïti, et non l’inverse.

Photo: Dominu.eu