Le 15 janvier 1822, Haïti devenait le premier pays au monde à reconnaître officiellement l’indépendance de la Grèce. Un geste fort de solidarité entre peuples en lutte pour leur liberté, que l’histoire mondiale a trop souvent relégué aux marges.



Il y a des pages lumineuses de l’histoire qui, pourtant, restent dans l’ombre. Celle du soutien d’Haïti à la Grèce en 1822 en fait partie. Alors que les manuels d’histoire privilégient les grandes puissances et leurs tractations diplomatiques, le geste d’un jeune pays caribéen, né de la première révolte d’esclaves victorieuse, demeure peu connu, voire oublié. Pourtant, Haïti fut le premier pays souverain à reconnaître officiellement l’indépendance de la Grèce, alors en lutte contre quatre siècles de domination ottomane.

Ce geste historique, prononcé par le président Jean-Pierre Boyer dans une lettre adressée au Comité grec de Paris, incarne la profondeur de la solidarité entre peuples opprimés, bien au-delà des frontières, des langues ou des continents. À plus de 9 000 kilomètres de distance, Haïti – encore convalescente après son indépendance obtenue au prix d’un lourd tribut et d’une mise à l’écart diplomatique – voyait dans le soulèvement grec une résonance profonde avec sa propre quête de liberté et de dignité.

En plus de la reconnaissance officielle, Haïti alla plus loin : 25 tonnes de café haïtien furent envoyées en Europe pour être vendues au profit de l'achat d'armes destinées aux insurgés grecs. Cent soldats noirs quittèrent Haïti pour rejoindre les rangs des combattants grecs, et périrent sur des terres lointaines, portés par un idéal commun : celui de la libération.

Ce geste d’Haïti prend d’autant plus de force qu’il s’est inscrit dans un contexte de grande fragilité économique et diplomatique. Isolé sur la scène internationale, boycotté par les puissances esclavagistes qui craignaient la contagion de la rébellion, Haïti a tout de même affirmé une position politique et morale d’avant-garde. Là où les grandes nations tergiversaient, Haïti agissait.

Pourquoi cette page d’histoire est-elle si peu enseignée ? Pourquoi les livres d’histoire, aussi bien en Haïti qu’en Grèce ou en Occident, passent-ils souvent sous silence cet épisode pourtant si puissant ? La reconnaissance haïtienne met en lumière une vérité gênante : les peuples noirs et postcoloniaux ne sont pas seulement objets de l’histoire, ils en sont aussi des auteurs majeurs.

Dans le contexte géopolitique actuel, où les discours sur les relations internationales sont souvent dominés par le cynisme, il est urgent de rappeler que la diplomatie peut aussi être un acte de courage, de principe et d’humanité.

À l’heure où Haïti traverse une nouvelle période de crise profonde et où la solidarité internationale se fait timide, il est temps de reconnaître et célébrer l’héritage internationaliste haïtien. Le peuple haïtien, longtemps relégué au rang de "problème humanitaire", fut aussi un acteur historique majeur de la solidarité mondiale. En 1822, il a su tendre la main à une nation lointaine en quête de liberté. Aujourd’hui, le monde ferait bien de s’en souvenir.