Face à l’effondrement de son marché immobilier, la Chine débloque un fonds de prévoyance colossal de 1 500 milliards de dollars, espérant restaurer la confiance sans intervention directe de l’État. Un levier structurel à la fois audacieux et révélateur



Dans un contexte de crise immobilière persistante, la Chine opte pour une approche moins spectaculaire que les plans de relance occidentaux, mais tout aussi massive : mobiliser l’un de ses outils financiers les plus silencieux et puissants — le fonds de prévoyance logement. Alimenté par plus de 180 millions de salariés et d’employeurs, ce fonds obligatoire représente aujourd’hui un gisement de liquidités supérieur à celui de nombreuses banques commerciales chinoises.

En 2024, le fonds a atteint 10 900 milliards de yuans, soit environ 1 500 milliards de dollars, et dépasse désormais les établissements bancaires traditionnels dans le financement des prêts immobiliers, avec 8 100 milliards de yuans de prêts en cours. Tandis que les banques resserrent leurs conditions, ce mécanisme public émerge comme la cheville ouvrière d’un plan de stabilisation économique orchestré depuis Pékin.

Ce virage stratégique repose sur des taux d’intérêt plus bas (jusqu’à 0,9 point inférieur à ceux du marché bancaire classique) et sur un élargissement massif de l’accès au fonds, avec 50 villes ayant assoupli les critères d’éligibilité depuis le début de l’année. L’objectif est clair : stimuler la demande, fluidifier l’achat de logements, et éviter que la défiance des consommateurs ne transforme la crise immobilière en déroute systémique.

Les premiers résultats sont contrastés : les prêts issus du fonds ont progressé de 3,4 % en 2024, contre une baisse de 1,3 % pour les prêts bancaires traditionnels. À Pékin, un prêt immobilier sur trois est désormais financé par ce mécanisme, contre 29,4 % en 2020. Mais cette dynamique reste fragile dans un contexte marqué par la chute de géants comme Evergrande ou Country Garden, dont les faillites ont sapé la confiance du public.

Les économistes saluent la cohérence de l’approche, mais pointent ses limites. « Ce n’est pas un plan de sauvetage, c’est une mesure tampon », analyse Kristy Hung (Bloomberg Intelligence), soulignant que la demande reste structurellement faible dans un marché surapprovisionné, aux prix toujours décorrélés des revenus moyens.

Derrière cette politique prudente se cache une ligne rouge que Pékin refuse de franchir : le sauvetage massif. En préférant des outils structurels, le gouvernement chinois mise sur une reprise progressive, orchestrée et disciplinée. Mais ce choix ralentit la cadence d’un redressement déjà incertain, tout en exposant le pays à une crise de confiance plus profonde si les ménages ne suivent pas.

Avec cette stratégie, la Chine espère démontrer que sa gestion économique peut rester efficace sans recourir aux outils keynésiens classiques. Un pari audacieux à 1 500 milliards de dollars, entre génie financier et exercice d’équilibriste.